L’effet d'espacement: l'oubli n'est pas l'ennemi de l'apprentissage

Par Julie Castonguay
Conception pédagogique | Science
4 min.

Le domaine de la formation et du développement professionnel est souvent proie aux modes du jour, aux mythes persistants et aux innovations aux fondements discutables.

Bien sûr, il n’y a pas lieu d’être alarmiste ! Maints parcours d’apprentissage conçus par des professionnels font preuve d’une démarche rigoureuse et résultent en un succès. Néanmoins, il existe dans le milieu de la formation un un schéma récurrent d’opportunités ratées, et ce, en raison d’une connaissance imparfaite du fonctionnement de la mémoire, et de la confusion créée par certaines innovations levant le nez sur la recherche scientifique.

Dans cet article, nous ferons l’inverse. Nous mettrons la recherche à l’honneur en traitant d’une stratégie contre-intuitive et souvent ignorée, bien que son efficacité ait été maintes fois prouvée : l’apprentissage espacé (spaced practice ou distributed practice en anglais).

D’emblée, en planifiant un programme de formation, on peut vouloir éviter que trop de temps ne s’écoule entre les activités d’apprentissage par peur que les participants oublient ce qu’ils ont appris. Après tout, si l’oubli s’installe en cours de route, il faudra revenir en arrière et se replonger dans la matière déjà couverte. On pourrait croire que le résultat sera inefficace. Eh bien, non. 

Les recherches effectuées depuis plusieurs décennies démontrent que, pour bien se souvenir, il faut passer par une période d’oubli (Carpenter, Rohrer et al., 2012). D’où l’intérêt de l’effet d’espacement, qui s’appuie sur le concept de force de récupération de la mémoire (ou retrieval strenght, en anglais). L’idée est simple : on sait qu’en formation, la répétition est nécessaire, car l’apprenant ne peut se souvenir de toutes les nouvelles informations présentées. Or, la forme de répétition qui produit les meilleurs résultats consiste à retrouver dans sa mémoire à long-terme des informations partiellement oubliées (Neelen et Kirschner, 2020).

Par exemple, pensez un instant au code postal de l’endroit où vous avez grandi. Il vous faudra sans doute un certain temps pour vous en souvenir. Mais si vous y parvenez, l’effort de récupération renforcera votre mémorisation, si bien que vous n’aurez aucune hésitation si on vous demande ce vieux code postal la semaine prochaine. Cela crée un cercle vertueux : plus on oublie, plus l’effort est nécessaire pour se souvenir, et mieux on se souvient la prochaine fois.

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Il existe un autre principe qui contribue à l’efficacité de l’apprentissage espacé. Celui-ci veut qu’un apprentissage réalisé dans différents contextes – en variant les lieux, les types d’activités, les interlocuteurs, etc. – facilite la récupération dans la mémoire à long terme, du fait que le contenu appris est alors associé à un plus riche réseau d’éléments contextuels (Neelen et Kirschner, 2020). Pour le dire plus simplement, la mémoire est un vaste réseau où les informations sont interconnectées. Plus une information est liée à un grand nombre de concepts, de lieux ou de situations, meilleure sera la rétention. L’apprentissage espacé est en ce sens bénéfique, puisqu’il permet de varier les contextes dans lesquels une information est apprise (ce qu’une séance unique ne permet pas).

En somme, pour que l’apprenant oublie ce qu’il a appris et s’en souvienne mieux plus tard, il est important d’espacer les activités d’apprentissage dans le temps. À cet égard, les modules de micro-learning que l’on complète à son rythme peuvent sembler efficaces. Or, rien ne garantit que l’apprenant ne regroupera pas ces activités en une seule séance, ce qui requiert moins d’effort de sa part. Et c’est là que le piège réside : instinctivement, nous avons tendance à croire que les techniques requérant peu d’effort produisent les meilleurs résultats, parce qu’ils génèrent l’illusion de maîtrise (Roediger et Karpicke, 2006). Repensez à vos séances d’étude dans votre jeunesse : combien de fois avez relu un texte en croyant avoir tout compris, avant de vous retrouver démuni lorsque le texte n’était plus sous vos yeux?

Revenons-en à nos modules de micro-learning. Pour une efficacité optimale, ceux-ci devraient être suivis selon un calendrier de diffusion qui impose l’espacement. Il en va de même pour les webinaires et les formations en classe, qui sont plus productives lorsque divisées en courtes séances espacées dans le temps. Cela permet d’ailleurs de valider à intervalles réguliers la compréhension et le transfert en contexte de travail.

Pour ce qui est de l'intervalle requis entre les séances, la recherche n’a pour l’instant identifié aucune formule magique. Le consensus préconise toutefois un espacement de plus en plus long pour l’apprentissage à long terme, et des intervalles rapprochés pour les objectifs à court terme (Shank, 2018).

Il va de soi que l’apprentissage espacé implique une certaine gestion du changement, puisque cette approche est moins facile sur le plan de la logistique, et peut paraître plus difficile pour les apprenants. Heureusement, il existe des outils permettant de minimiser la charge administrative et de rendre l’expérience agréable pour tous. Nous pourrons discuter de ces outils dans un prochain article, mais, dans l’attente, rassurez-vous : la science pédagogique n’a pas déserté toutes les innovations dans le domaine !

 Références

Carpenter, Shana, Rohrer, Doug, et al. (2012). Spacing to Enhance Diverse Forms of Learning: Review of Recent Research and Implications for Instruction. Educational Psychology Review, 24 (3), 369-378. DOI: 10.1007/s10648-012-9205-z

Neelen, Mirjam, et Kirshcher, P. A. (2020). Evidence-Informed Learning Design. KoganPage.

Roediger, H. L., et Karpicke, J.D. (2006). Test-Enhanced Learning. Psychological Science, 17 (3), 249-255.

Shank, Patti (2018). Manage Memory for Deeper Learning. Learning sPeaks Publications.


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