Le secret du gyrophare : petite méthode pour rédiger des explications réussies

By Louis Auger
Instructional Design
8 min.

Les bons concepteurs pédagogiques sont comme les détectives privés : ils se fient à leur instinct. Tels de fins limiers, ils combinent l’expertise et l’intuition pour mettre le grappin sur des activités de formation réussies.

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Il est vrai que maintes tâches dans l’horaire d’un concepteur pédagogique sont structurées par des théories et des méthodes qui réduisent le flou créatif. C’est le cas de l’élaboration des objectifs (Bloom), de la mesure du transfert des connaissances (Kirkpatrick), et de bien d’autres.

Mais qu’en est-il de la création de contenu ? De la rédaction des textes explicatifs ? Il s’agit d’un terrain moins balisé qui laisse place à l’instinct, si bien que, trop souvent, la création d’explications est guidée par le jugement de l’auteur, sans recours à des méthodes ayant fait leurs preuves. Et pourtant, ces méthodes existent ! Nous avons à notre disposition un ensemble de techniques, malheureusement méconnues, qui facilitent la création de contenus réussis. 

Puisque notre instinct de « privé » a ses limites, il est temps de ramener ces techniques au grand jour ! 

Comment définir un concept en deux étapes faciles

Restons dans notre thème policier et imaginons que nous devons expliquer ce qu’est un gyrophare à un ignorant n’ayant jamais vu une voiture de police. Notre pourrions commencer par la définition suivante :

Un gyrophare est un système lumineux installé sur le toit d’un véhicule prioritaire pour signaler des interventions d’urgence.

Remarquez que notre définition contient deux composantes. La première est l’attribut générique. Il s’agit d’un ensemble d’éléments (objets, techniques, phénomènes, etc.) dont le sujet de la définition fait partie. Dans notre exemple, l’attribut générique est « système lumineux » – un groupe d’appareils auquel le gyrophare appartient.

Le but de l’attribut générique est de fournir un repère, un « point de départ » à partir duquel on peut établir des précisions. Ces précisions sont fournies par la deuxième composante de notre définition : les attributs spécifiques.

Le rôle des attributs spécifiques est de déterminer en quoi le sujet de la définition se distingue des autres éléments qui partagent son attribut générique. Dans notre exemple, le terme « système lumineux » regroupe une variété d’objets (réverbères, feux de circulations, projecteurs, etc.). Les attributs spécifiques servent donc à identifier les caractéristiques qui sont propres au gyrophare et qui le distinguent des autres systèmes lumineux.

On retrouve dans notre exemple deux attributs spécifiques. Le premier indique qu’un gyrophare est « installé sur le toit d’un véhicule prioritaire » (précise l’apparence), et le deuxième, qu’il sert à « signaler une intervention d’urgence » (précise la fonction).

PoliceCar

L’art de choisir les bons attributs

Pour chaque terme à définir, il existe une foule d’attributs génériques et spécifiques possibles, si bien qu’on peut se demander lesquels choisir. Il importe alors de suivre deux règles simples.

La première règle stipule que l’attribut générique doit être connu du public. En termes cognitivistes, cet attribut reflète les connaissances antérieures sur lesquels les nouvelles connaissances s’érigeront.

La deuxième règle stipule que les attributs spécifiques doivent être alignés sur les objectifs pédagogiques. Ils doivent donc décrire les caractéristiques (apparence, fonction, fonctionnement) que l’on désire enseigner au public.

Voyons comment cela s’articule dans notre définition de gyrophare :

Ex1

De toute évidence, les termes à utiliser pour définir un concept dépendent du public auquel on s’adresse. Ainsi, notre définition de gyrophare sera radicalement différente si elle se destine à un électricien plutôt qu’à notre ignorant n’ayant jamais vu de voiture de police. 

Comparons ces deux cas de figure pour voir comment les objectifs et les connaissances antérieures structurent le choix des attributs. 

Ex2

Dans cet exemple, la définition rédigée pour l’ignorant est inutile à l’électricien, car :

  • L’attribut générique est trop simple par rapport à ses connaissances.
  • Les attributs spécifiques s’appuient sur des objectifs pédagogiques déjà atteints.

Pareillement, la définition rédigée pour l’électricien est inutile à l’ignorant, car :

  • L’attribut générique est trop complexe par rapport à ses connaissances.
  • Les attributs spécifiques s’appuient sur des objectifs pédagogiques trop avancés.

De la définition à l’explication 

En formation, on utilise souvent la définition pour introduire un élément qui sera ensuite expliqué en détail. La définition offre alors une vue d’ensemble du concept, mais suscite certaines questions auxquelles l’explication répondra. 

La formulation des attributs spécifiques est alors doublement importante, puisque ceux-ci calibrent les zones de flou que les explications viendront clarifier. L’explication a donc pour but d’éclaircir, une à une, chacune des zones de flou laissées par les attributs spécifiques

Retournons à notre exemple pour clarifier ce principe.

Example 3

Remarquez que l’attribut générique (« système lumineux » dans cet exemple) ne contient aucune zone de flou et n’est pas abordé dans l’explication, du fait qu’il est par définition maîtrisé par le public.

Un piège à éviter

La prochaine fois que vous lirez une définition, amusez-vous à identifier les attributs génériques et spécifiques. Vous verrez qu’une erreur courante est d’omettre l’attribut générique, donc de pointer uniquement les attributs spécifiques du terme défini.

Prenons en exemple le concept de « Mister Big ». Sans attribut générique, on pourrait définir cet élément ainsi :

Un « Mister Big » permet d’établir un contact avec un criminel pour obtenir des aveux sur un crime passé.

Devant cette définition, la réaction naturelle est de penser : « Oui, mais c’est quoi? » Un outil ? Une technique ? Une technologie ? La définition devient plus claire lorsqu’on réintroduit l’attribut générique manquant :

Un « Mister Big » est une opération d’infiltration visant à établir un contact avec un criminel pour obtenir des aveux sur un crime passé.

Ainsi, la définition est plus productive. Il reste malgré tout des zones de flou à clarifier à l’aide d’un texte explicatif.

  • Flou du 1er attribut spécifique : Comment établit-on un contact avec le criminel
  • Flou du 2e attribut spécifique : Comment obtient-on les aveux, et pour quel type de crime?

Conclusion 

Définir et expliquer adéquatement un concept n’est pas qu’une affaire d’instinct. Pour y parvenir, il faut structurer ses attributs, choisir leurs zones de flou et calibrer leur complexité à l’angle des objectifs pédagogiques et des connaissances antérieures du public. 

Dans les mots de notre ami Blake… 

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